« Il fallait juste penser autrement »

Google+ Pinterest LinkedIn Tumblr +

Denis Castin est le co-fondateur de Toit à Moi, qu’il dirige depuis plus de dix ans avec Gwenaël Morvan. Cette association, née à Nantes et qui essaime aujourd’hui en France, trouve un toit pour les sans-abris et les accompagne. Témoignage d’un dirigeant tout à la fois différent et semblable à n’importe quel autre entrepreneur…

Comment est née Toit à Moi ?

J’ai toujours été interpellé par la misère et j’étais depuis longtemps travaillé par la question des sans-abris. Ça m’envahissait. En plein questionnement professionnel, je commençais à me sentir mûr pour être acteur.

Le moment zéro s’est déroulé dans un café. A cette époque, j’étais conseiller à la création d’entreprise à la Boutique de Gestion de Nantes. Quelqu’un est venu me demander une pièce de monnaie. Et en la lui donnant, je me suis dit : «  si cette pièce se cumulait à d’autres, on pourrait loger cette personne ». Le déclic est aussi simple que cela : il fallait juste penser autrement. Ingénieur de formation, j’avais gardé cette logique de chercher des solutions… J’ai alors rapidement projeté un modèle économique sur un coin de table.

Comment avez-vous transformé votre idée en projet ?

J’ai commencé à en parler autour de moi, à mes collègues. On recevait toute la journée des personnes qui avaient des projets et on échangeait entre nous. L’un d’eux, Gwenaël Morvan, a trouvé l’idée super et a eu envie de construire le projet avec moi.

A partir de là, on a rejoint la dimension entrepreneuriale : partir d’une feuille blanche, réfléchir aux moyens, aux résultats. Les seules différences, c’est que Toit à Moi a un objet sociétal : aider les exclus d’un territoire à ne plus l’être. Et que le patrimoine n’appartient pas à ses fondateurs, mais à l’association.

Comment se sont passés les premiers pas de Toit à Moi ?

Il fallait convaincre un banquier et une centaine de parrains pour financer le premier appartement. Au début, les banques trouvaient l’idée super… mais disaient qu’elles ne savaient pas faire. Et du côté des parrains, on avait bien édité un flyer, mais la trentaine de personnes prêtes à nous suivre étaient issues de notre entourage. Cela faisait plus d’un an que l’on travaillait sur ce projet et on était un peu désabusés… Et là, je vois une annonce pour un appartement qui correspondait à ce que l’on recherchait.
Entretemps, on avait réussi à convaincre la NEF (Nouvelle économie fraternelle, NDLR), une banque qui ne finance que des projets comme le nôtre. Du coup, on a signé un compromis en s’engageant Gwenaël et moi à compenser le déficit de parrains si on ne trouvait pas les 70 manquants d’ici la signature de l’acte définitif…

Entre le compromis et la signature de l’acte, soit trois mois environ, le fait d’avoir un appartement nous a permis d’avoir nos 100 parrains : c’était devenu concret ! Ensuite, on a obtenu une aide du Fonds social européen qui nous a permis de financer le poste d’accompagnateur.

A partir de là, on a mis le doigt dans l’engrenage de l’action réelle. Tout est devenu plus facile car on n’avait plus à prouver que c’était possible.  On avait réussi à convaincre une banque, des parrains, on avait accueilli la première personne dans un appartement. Ce sont des souvenirs inoubliables !

Le mécénat est l’un des deux piliers de l’association. Pourquoi ce choix ?

On aurait pu demander des subventions. Mais on connaissait les contraintes que généraient ces financements quand ils sont exclusifs ou majeurs, avec le risque que l’association ne soit qu’un sous-traitant des politiques… On a donc cherché un modèle économique sur plusieurs pieds. Aujourd’hui, le mécénat représente 50% des ressources de Toit à Moi. La France est le pays où l’incitation fiscale au mécénat est la plus importante, mais où il est pourtant peu développé : il est méconnu et les dirigeants pensent qu’il est réservé aux grosses structures. Or, il faut savoir que, pour son don, toute entreprise bénéficie d’une réduction d’impôt de 60%, dans la limite de 0,5% de son chiffre d’affaires annuel hors taxe.

En parallèle du don, on sollicite les chefs d’entreprise qui créent de la richesse et on leur demande d’aller au-delà de leur objet social, pour s’impliquer dans un projet sociétal. De faire partie d’un club de mécènes actifs, qui partagent les mêmes valeurs d’humanisme et de réalisme économique et se retrouvent autour d’actions.

L’association a eu dix ans en 2017. Quel regard portez-vous sur son bilan ?

Dix ans, c’est forcément une étape symbolique. C’est l’année où Lambert Wilson est devenu le parrain d’honneur de Toit à Moi. C’est aussi l’année où l’on a vraiment commencéà essaimer dans d’autres villes.

On ne pensait pas que dix ans après on serait ce qu’on est devenus. Même si on a tout fait pour le devenir, mais ça a été progressif. Au début, on voulait voir que c’était possible et montrer que ça l’était. Et finalement, on n’a quasiment rien bougé depuis le début. Dès le départ, on voulait plus qu’un toit, qu’il y ait un accompagnement, avec un dispositif tremplin. Le logement ne résout pas tout.

Cette association s’est construite dans la sobriété. Je pense qu’elle favorise l’innovation et l’efficience. L’efficience, c’est aider mieux les gens pour faire en sorte qu’ils rebondissent plus vite et l’innovation, c’est de parvenir à être toujours aussi créatifs, malgré nos dix ans d’ancienneté. On veut garder cela.

Quels sont vos enjeux aujourd’hui ?

On vient d’être désignés lauréats du programme French Impact (lancé par le ministère de la Transition Écologique et Solidaire, il récompense les innovations sociales ayant prouvé leur impact et prêtes à devenir des solutions nationales, NDLR). Pour nous, c’est une reconnaissance du modèle Toit à Moi, de son degré de maturité.

Aujourd’hui, on veut passer du modèle artisanal à l’industrialisation en quelque sorte. C’est un moment charnière car on veut garder la qualité du cousu main, mais il faut qu’on arrive à changer d’échelle. Toit à Moi c’est tout sauf de la standardisation : chaque personne a une problématique unique. Pour cela, on est à la recherche de locaux pour le siège national et l’action nantaise. On a besoin de deux locaux de 150 m2 pour début janvier !

Chiffres clés

  • Année de création de l’association : 2007
  • 13 salariés
  • 4 implantations (Nantes, Angers, Seine & Marne, Toulouse) et 2 ouvertures prévues en 2019 à Bordeaux et Lyon
  • 20 appartements achetés (dont 9 à Nantes) et 6 en cours d’acquisition (dont 1 à Nantes)
  • Une vingtaine de personnes accompagnées 
  • 64 mécènes en France, dont une trentaine en Loire-Atlantique
  • Plus de 1700 parrains, dont plus de 500 en Loire-Atlantique
Partager