Entrepreneuriat dans les quartiers : tremplin ou leurre ?

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Dans l’absolu, quels que soient l’endroit d’où l’on vient et son niveau d’études, il est possible de se lancer dans la création d’entreprise. Partant de ce postulat, quel bilan peut-on tirer sur le territoire concernant l’entrepreneuriat dans les quartiers dits « prioritaires » ?

Taux de chômage plus élevé, part plus importante de ménages à faibles revenus… Au pied des tours se concentrent les difficultés avec, pour les habitants, autant de freins à l’insertion sociale et professionnelle. Selon l’Insee, le taux d’emploi des 15-64 ans sur les quartiers Bellevue et Dervallières, par exemple, se situe respectivement à 52,4 % et 44,5 % contre 63,5 % sur l’agglomération nantaise en 2017.

Une photo à l’instant T, mais pas une fatalité. C’est la conviction des acteurs de l’insertion qui, via leurs initiatives, visent à relancer l’ascenseur social. Ainsi à Nantes où, dans le cadre de la loi Lamy de 2014, une quinzaine de quartiers « prioritaires » ont été définis*, l’accent a été mis sur la création d’entreprise.

 Formaliser et accompagner le projet

Divers dispositifs tels que Osez Entreprendre agissent pour cela. Créé en 2012, mis en œuvre par cinq structures (BGE Atlantique Vendée, l’Ouvre-Boîtes 44, l’Adie, France Active et les Maisons de l’emploi), ce programme cible les habitants des quartiers prioritaires. « Lorsqu’une personne se tourne vers nous, avec l’idée de créer sans savoir comment la formaliser, nous l’accompagnons sur toute cette phase de « débroussaillage », explique Séverine Métriau, coordinatrice du dispositif au sein de BGE Atlantique Vendée. Nous l’orientons ensuite selon ses besoins vers l’acteur le plus adapté pour financer, tester ou développer ce projet. » En 2018, 81 personnes ont bénéficié d’un accompagnement individuel (25 h) et de mises en réseau, via Osez Entreprendre, pour un total de 36 créations d’entreprise.

Karamba Dabo, dirigeant de la société Kidipur (nettoyage écologique de jeux et jouets)

« L’idée de Kidipur m’est venue, en emmenant ma nièce à la crèche du quartier. En 2013, sous un statut associatif, j’ai conçu un prototype de pressing mobile pour jeux et jouets dans mon appartement, puis l’ai testé à la ludothèque de Malakoff pendant trois ans. Je me suis alors formé, j’ai fait connaître mon projet et mobilisé des partenaires financiers. En 2015, par l’attribution d’une bourse Déclics Jeunes (7 600 €), la Fondation de France a été un premier soutien clé, permettant d’engager un travail d’étude de marché et de dimensionnement de l’activité avant la création de la société en 2017.

Devenir chef d’entreprise m’a appris à mieux gérer mon impatience, une certaine naïveté aussi, due à ma méconnaissance de cet environnement professionnel, et mon stress enfin, quand il faut assumer tous les métiers de l’entrepreneur… »

Le LAB avance aussi ses pions sur ce terrain. Lancé à Nantes en 2017 par la fondation Apprentis d’Auteuil, le dispositif s’adresse à un public élargi. « Le LAB accompagne tout jeune faiblement diplômé de moins de 30 ans, ayant un projet de création démarré ou non, précise Yoann Robin, responsable du programme. Nous accompagnons les jeunes des quartiers sensibles, mais aussi des porteurs de projets isolés qui, comme eux, rencontrent une série de freins à prendre en compte : manque de confiance en soi, difficultés d’accès au financement, problématiques de garde d’enfants, de mobilité… »

Ce dispositif comporte 3 phases. La première (10 semaines) vise à structurer le projet via une formation collective pratique et un suivi individualisé. Le jeune créateur, ensuite, peut tester son activité par une mise en situation réelle (en boutique éphémère, RDV clients…) durant 3 à 6 mois. Puis, il est accompagné sur 18 mois pour développer son projet. Et gagner en autonomie dans ce nouveau « métier » d’entrepreneur. « Depuis la première promotion, le LAB a suivi 23 jeunes dont 19 poursuivent toujours leur projet », indique Yoann Robin.

Un levier de création d’emplois

Sur ce terrain, la métropole nantaise fait figure de pionnière. « Dès les années 2000, Nantes Métropole a développé des outils dans les quartiers pour favoriser l’inclusion sociale. Il y a une volonté de promouvoir l’entrepreneuriat et d’en faire, pour des publics plus précaires, un levier de création d’emplois et d’acquisition de compétences »,confirme Loréna Clément, en 2eannée de thèse à l’Université Paris Nanterre. Pour nourrir son sujet – « Les politiques d’accompagnement à la création et au développement d’activités en politique de la ville » -, la doctorante a notamment étudié le territoire nantais.  Une de ses forces, selon elle, est d’avoir constitué un « collectif fort »où des « acteurs de l’accompagnement d’horizons et méthodes différents » travaillent ensemble.

Délégué territorial Loire-Atlantique de l’Adie – l’association apporte suivi personnalisé et financement (10 000 € maximum) à des personnes, ne pouvant accéder à des prêts classiques – Emmanuel Blanchard partage cette vision. « L’intégration en 2018 de l’Adie dans le dispositif Osez Entreprendre, aux côtés des autres acteurs, a permis de mutualiser les ressources de travail et d’être plus efficaces », illustre-t-il.

Yasmina Bencherif, fondatrice de L’Atelier de Shafir (commerce d’objets personnalisés)

« Au démarrage, c’était un passe-temps. Dans notre appartement familial, je réalisais des créations (bougies, boîtes à alliances…) que je vendais, en utilisant les réseaux sociaux. En octobre 2018, j’ai arrêté un master pour me consacrer à mon projet d’entreprise, qui prenait de l’ampleur. J’ai alors intégré le LAB des Apprentis d’Auteuil pour avoir un cadre. Après 4 mois de formation, j’ai testé mon activité de mars à juillet dans une boutique éphémère, mise à disposition gratuitement dans la galerie Beaulieu. Autoentrepreneure depuis cet été, le LAB va me suivre durant 2 ans. Mon idée est d’ouvrir une boutique à Bellevue, le quartier où je réside. Emprunter la voie de l’entrepreneuriat, en tant que femme, est pour moi une victoire. Surtout dans un lieu, où ce sont plus souvent les hommes qui sont mis en valeur. »

À Saint-Nazaire, on observe une dynamique proche. Après un diagnostic, en 2014, révélant un « vide » dans ce domaine, un collectif d’acteurs de la création (BGE, Adie, France active, etc.) ont travaillé en lien avec les collectivités à mettre en place des actions adaptées aux quartiers Nord et Ouest. De là est née la démarche « Entrepreneuriat et quartiers nazairiens » avec, depuis 2018, le lancement d’une vingtaine d’initiatives : création de locaux dédiés, accompagnement des porteurs de projets, etc.

 Des barrières qui demeurent

Tous les professionnels de l’accompagnement, toutefois, s’accordent sur un point : faire de tout porteur de projet un entrepreneur n’est pas l’objectif. Il s’agit plutôt de le « remettre en selle » sur le plan de l’emploi en lui donnant les clés (compétences, contacts…) pour affiner un projet : être entrepreneur ou se former sur un autre métier par exemple.

Si l’on suit une logique purement économique, chiffrant le nombre d’entreprises créées, leur pérennité et les retombées sur le territoire, il est en revanche difficile de dresser un bilan. Les données multiples sur cette question ne sont pour l’instant pas centralisées. Et peu d’acteurs semblent pouvoir ou… vouloir faire un état des lieux précis.

Dans ce domaine, nombre de freins enfin restent à lever : le manque de locaux sur l’agglomération, la difficulté d’un accompagnement long pour des personnes ayant besoin de revenus ou les « barrières », encore présentes. « Il n’y a pas de statistiques montrant une réelle intégration de ces entrepreneurs dans les réseaux économiques du centre-ville,conclut Loréna Clément. De même, peu de grandes entreprises et d’acteurs privés interviennent au cœur de ces quartiers prioritaires. »

 * L’agglomération nantaise compte 15 Quartiers prioritaires de la Politique de la Ville : Grand Bellevue, Dervallières, Breil, Bout des Landes – Bout des Pavés, Boissière, Port Boyer, Clos Toreau, Ranzay, Malakoff, Bottière Pin Sec, Halvèque, Petite Sensive, Orvault Plaisance, Rezé Château, Saint Herblain Sillon de Bretagne.

Belange Landu Mazumbu, créatrice de Ethnic Ceremonies (organisation de mariages ethniques, mixtes et événements privés)

« Lors d’un entretien avec l’association Face Atlantique, j’ai entendu parler de « Osez Entreprendre ». Je me suis alors rendue à une réunion collective, qui m’a apporté plus d’informations sur le dispositif et ses objectifs. En juin 2017, l’Ouvre-Boîtes 44 a commencé à m’accompagner. Cette coopérative d’activité et d’emploi permet notamment d’expérimenter son projet en portage salarial, sans devoir choisir d’emblée un statut juridique. Ces dernières années, son accompagnement m’a donné davantage de confiance en moi ainsi qu’un certain nombre de solutions, que je n’aurais pas trouvées seule. Pour autant, je ne parviens pas pour l’instant à vivre de mon activité. J’ai dû reprendre un travail salarié pour avoir une source de revenus, tout en continuant à développer Ethnic Ceremonies… »

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